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samedi 19 mai 2018

La fabuleuse histoire de la corde à tourner le vent.



Une histoire qui tourne court.




Il était une fois un marinier de Loire qui en avait soupé de toujours remonter le courant en tirant sur le licol comme un âne bâté. Il devait haler sur les chemins de nos berges, souffrant comme un forçat, peinant comme un galérien. La bricole le blessait durement, la tache était rude et la pitance bien maigre.

Ce flibustier d'eau douce avait quelques idées en tête mais jamais la besogne ne lui laissait le temps de montrer à tous qu'il y avait surement manière plus facile de remonter la pente. Il profita d'une période de basses eaux, par un de ces étés de grande chaleur qui vous font tourner l'entrepreneur en bourrique et le vin en vinaigre dans sa barrique, pour montrer à tous qu'il en avait dans le tétieau !
Tandis que ses collègues de peine et de labeur usaient leurs fonds de culottes dans les tavernes du coin à vider bien plus de chopines qu'ils n'en pouvaient garder dans le ventre, lui réfléchissait à cette idée que lui soufflait sans doute un esprit malin. Puisqu'il n'y avait pas moyen d'aller contre les lois de la physique hydraulique, que le courant du fleuve irait toujours de sa source à son embouchure, il faudrait trouver belle astuce pour inverser quelque chose dans le cours de cette drôle d'histoire.
Inverser, l'idée lui paraissait bonne, elle méritait d'être creusée. L'homme n'était pas un gaillard pour rien, il ne rechignait nullement à la besogne surtout quand celle-ci se pouvait en baillant aux corneilles. Il fit le tour de la question marinière avec un esprit de synthèse qui le surprenait lui même. Il examina une à une toutes les variables de la Loire, du bateau à la main d'œuvre avec une rare précision.
Ce fut le navire qui attira tout d'abord sa nouvelle et si spontanée perspicacité. Pour qu'il aille à rebours sans un goutte de sueur, il fallait bien qu'il y ait astuce à son bord. Il se défit bien vite des idées sans queue ni tête. Mettre la proue à la place de la poupe ne servirait à rien dans le cas présent.
Il avait beau retourner la question, il ne voyait pas idée qui méritât qu'on s'y attache. Il eut bien l'intention de mettre cul par dessus tête et de retourner le bateau pour qu'il ait la coque en l'air. Mais voyez-vous, nos chalands ont le fond plat et le mat proéminent, la chose risquait de poser problème ! Après plusieurs jours d'inutiles réflexions, il n'avait pas avancé d'un pouce dans ses démangeaisons méningées.
Il se dit alors que du côté du navire il n'y avait rien à espérer, qu'il était ainsi fait et qu'il n'y fallait rien changer. Il se demanda alors, si du côté de la Loire, il y aurait bien un moyen d'inverser le cours des eaux à sa convenance. Il suffirait se dit-il, de mettre la montagne à la mer et la mer en Cévennes pour que d'un coup de baguette magique, le miracle ait lieu.
Mais si l'idée était séduisante, elle avait bien un petit inconvénient. Non seulement la Montagne accouche plus facilement d'une souris que d'une envie de voyage, mais encore elle aurait probablement un peu de vague à l'âme en quittant ses domaines. Non, il ne fallait pas creuser plus avant de telles énormités !
Il en conclut que le courant devait toujours aller de l'Est à l'Ouest pour que les hommes sachent de quelle rive ils étaient. Il n'y avait pas à revenir sur cette évidence ! C'est encore ailleurs qu'il fallait trouver la solution. Il sentait qu'il tournait en rond, que son jugement se faisait moins bon. Il lui prit bien une petite envie de chopine comme ses collègues qui cuvaient bien aises dans un recoin du port. Mais lui avait une mission sacrée, il n'en devait pas s'écarter !
C'est alors que machinalement, pour trouver l'inspiration tout autant que passer le temps, il se mit à faire des nœuds sur une échelle de corde qui trainait, on peut légitimement se demander pourquoi, sur le pont de son rafiot. L'échelle avait douze barreaux et il y fit un grand nombre de nœuds. L'homme s'appelait Beaufort, il allait sans le savoir faire tourner le vent sans jamais mesurer l'importance de la chose.
Quand il eut fini son ouvrage, il se pensa à l'abri de l'ennui. Il avait toujours son idée en cogitation et un grand vent soufflait au dessus de sa tête. Il prit un barreau de son échelle à nœuds, le fit tournoyer dans ses mains calleuses de travailleur de force. Là, quelle surprise, le vent que jusqu'alors soufflait dans le sens dévalant se mit soudain à nous jouer les girouettes.
Surpris lui aussi par ce phénomène étrange tout autant qu'inhabituel, l'ami Beaufort après de longues minutes de stupeur refit son étrange manœuvre. Dans le même coup, le vent avait encore chaviré de sens. Les girouets de nos bateaux ne savaient plus où donner de la flèche, les oiseaux montraient des signes d'impatience et les arbres se demandaient de quel côté pencher;
Beaufort se dit qu'il y avait là un bien curieux sortilège. Il refit ce jour-là une dernière fois son tour de passe-passe, histoire d'avoir la confirmation de cette diablerie à n'en pas croire. Là, une fois encore sous ses yeux ébahis, le vent tourna casaque et tout ce qui se soumet à ses caprices s'en trouva dérouté. Il se dit qu'il devait cesser sur le champ de chagriner ainsi dame nature. Mais il avait compris qu'il tenait son trésor et qu'il fallait qu'il se le garde rien que pour lui.
Car voyez-vous, quand l'un veut un vent favorable, l'autre qui s'en va dans l'autre sens aimerait disposer du contraire. Il n'est pas question que chacun ait vent à sa convenance, Beaufort décida de garder rien que pour son usage cette échelle à faire tourner le vent tout autant que les têtes des dames. Car voyez-vous, il découvrit plus tard ce curieux aspect de sa trouvaille et c'est même ce qui le perdit.
Il usa fort peu de sa découverte. Car dans le même temps qu'il commandait au vent, il chavirait tous les cœurs qui lui réclamaient des bises quand leurs jupons se soulevaient à son passage. Il devint vite fou, ne sachant plus dans quel sens faire souffler le vent. Il allait d'une dame à l'autre, ne pouvant satisfaire l'appétit des gourmandes. Emporté par cette tornade charnelle, Beaufort se préoccupa de moins en moins de marine.
Sa petite affaire marinière périclita, il n'en pouvait plus. C'est un homme épuisé et ruiné qui se rendit compte qu'il n'était pas de la responsabilité des hommes de commander aux vents. C'est par une nuit de pleine lune sans un souffle de vent qu'il se pendit à son échelle. La corde fut jetée aux oubliettes de l'histoire et le pauvre homme à la fosse commune. 

 Essoufflement vôtre.



À la pointe du printemps.

Le temps des asperges.




Elles sont du printemps annonciatrices et réjouissent nos tables tout autant que nos papilles avant que de parfumer étrangement nos urines. Que l’asperge pointe son nez et voilà le temps des premiers repas extérieurs, des apéritifs qui se prolongent sur une terrasse ensoleillée. Le jour a largement dominé les ténèbres et ne cesse de nous éclairer pour des soirées qui s’étirent, langoureusement.

La belle asperge est le gnomon de notre cadran solaire gourmand. Nous entrons dans la période des marchés foisonnants, des légumes triomphants qu’on dit nouveaux. Leur douceur et leur tendresse vont nous réjouir le palais tout en titillant considérablement nos bourses. Fort heureusement, l’asperge se rappelle à sa réputation aphrodisiaque, du seul fait d’une analogie de forme non équivoque.

Il est vrai que son histoire fut empreinte de cette curieuse pensée ; l’homme aime à voir dans son assiette, le sujet principal de ses préoccupations. Comme de surcroît, la demoiselle se déguste souvent accompagnée de crème, le trouble est certain et l’admiration ou bien la jalousie fondent aussi bien dans la bouche que dans des pensées inavouables.

La demoiselle pointe son dard vertueux quand elle se cueille verte, violacée à d’autres moments ou d’une blancheur virginale pour ceux qui désirent être les premiers. Chacun a son asperge, sa sauce et sa manière de la déguster. Les uns, plus délicats, la coupent et s’en emparent à la fourchette, quand les plus sensuels la prennent à la main et l’embouchent avec délectation, dégoulinante d’une crème onctueuse.

Que la Pompadour fût l’une des plus assidues à sa dégustation, atteste sans nul doute que l’asperge donne dans la sensualité et la frivolité. Autrefois, pour la parer de sa blancheur, elle était calottée, encapuchonnée d’une petite bonnette de tissu. Munir ainsi chaque légume d’une petite capote délicate eut tôt fait d’échauffer les esprits plutôt que de les calmer. Il fallait agir au plus vite ou bien les jardins princiers se seraient transformés en lupanars aux jolis moi d’avril et de mai.

La plante mâle était montrée du doigt : c’est elle qui donnait ce légume délicieux. Fort heureusement, elle ne fut pas mise à l’index. L’asperge femelle s’épuise sans cesse à produire de petites baies rouges contenant quelques graines noires. Le rouge et le noir la rabaissant au statut de reproductrice. La récolte imposait alors un travail de Romain pour quelques jardiniers princiers, qui faisaient de la dame, un plat royal et hors de portée du commun. Puis en la buttant, les gueux se l’approprièrent pour faire d’elle un plat de fête.

L’asperge aime le sable, les terres légères et se plaît dans notre Val tout autant que dans les Landes. Elle régale les amateurs tout en chahutant le dos des malheureux, qui, courbés du matin au soir, l’extirpent du sol, une gouge-sorte de corne à chaussures,-dans la main, qui justifie l’expression : choisir chaussure à son pied . Ce travail harassant qu’aucune machine ne peut réaliser, explique les prix de plus en plus prohibitifs de la dame.

Oublions-les, eux ne m’ont jamais botté, contrairement à la belle asperge qui a la tête bien faite et le corps craquant à souhait. Je la déshabille d’une caresse qu’un économe effilé lui accorde. Elle est alors si belle que l’envie parfois me prend de la croquer toute crue. Puis, dans un cruel sacrifice, je la plonge dans l’eau bouillante en prenant bien garde de ne jamais trop la ramollir. Elle doit garder de sa vigueur pour s’offrir en bouche sans ployer.

Elle a le port d’une reine et la fermeté d’un vigoureux chevalier. Elle boute l’hiver de nos assiettes et nous régale de sa subtile douceur. Je vous suggère de la célébrer sans tarder ; elle mérite ce petit hommage qui n’a de sens que si vous cédez à votre tour à son culte. Sucez-la sans honte ni retenue, trempez-la dans une mousseline, une sauce hollandaise, une crème onctueuse ou bien une délicate mousse mais, de grâce, épargnez-lui la vinaigrette, trop banale pour elle. Accordez-lui des fines herbes, des parfums orientaux ; elle vient de si loin qu’elle prendra plaisir à retrouver ses racines.

Vous pouvez passer à table ou bien céder aux délices de la sieste crapuleuse. Profitez-en bien ; la saison des asperges ne dure que bien peu de temps. Quand l’été viendra, elles monteront en graines. Mais n’oubliez pas qu’elles ne sont jamais aussi bonnes que lorsqu’elles viennent d’être ramassées. C’est en faisant votre marché auprès des producteurs locaux que vous jouirez pleinement de ses petites vertus.

Aspergement vôtre.



La fabuleuse histoire de la corde à tourner le vent.

Une histoire qui tourne court. Il était une fois un marinier de Loire qui en avait soupé de toujours remonte...