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lundi 16 octobre 2017

L’enfant roi, le pantin et le Bonimenteur.



« Mon étoile est ici, aide-moi ! »




J’allais au bord de l’eau quand je vis un étrange petit garçon, un enfant assis sur le sol, une tablette à la main, un casque sur les oreilles et des vêtements de marque à la toute dernière mode. Il lançait d’une main distraite, tout occupé qu’il était à son écran, des cailloux dans la rivière. Je m’approchai de lui et, en dépit de son casque, je lui racontai une histoire …

L’enfant-roi ne m'écoutait pas. Il continuait à jouer, parfaitement affairé à tuer des monstres dans un décor absurde. Sans m'en laisser conter je poursuivais ma vaine tentative de le toucher, de le sortir de son monde virtuel pour qu'il ose s’aventurer dans l’imaginaire. Je suis têtu, on me le reproche bien assez, pourtant cette fois, mon obstination allait trouver une curieuse récompense.

Durant mon récit, tandis que l’enfant restait les yeux rivés à son écran, une petite voix que je n’oublierai jamais s’adressa à moi : «  Tu es un curieux vieux bonhomme, toi ! Tu parles une langue que les enfants ne comprennent pas toujours, tu emploies des mots trop savants pour eux mais tu as le désir de les changer ! Tu ne supportes pas de les voir tels que les autres adultes les ont faits : enfants-rois qui font toujours ce qu’ils veulent ! »

Je n’en revenais pas. Si l’enfant ne m’écoutait pas, son petit pantin qui traînait là, abandonné sur l’herbe, avait entendu mon histoire, compris mon propos et pensait que je devais continuer malgré l’indifférence de son petit maître. Le conte en empruntant les voies de la fiction pourrait peut-être modifier l’attitude de l’enfant pourvu que j’insiste longuement et ne me désespère pas. Le pantin me sourit, se glissa sur les genoux de l’enfant et me demanda de continuer mon histoire.

J’hésitai longuement. N’avais-je pas été victime d’une hallucination ? Je n’oublierai jamais ce moment d’une incroyable intensité. Il y avait comme une fièvre dans l’expression du pantin, un désir de voir changer son compagnon humain, une impérieuse envie de le retrouver tel qu’il l’avait connu quand on l’avait confié à lui. «  Continue, continue, il n’y a que toi qui puisses m’entendre. Continue et, un moment ou un autre, Victor cessera d’être ce mur d’indifférence ! »

Je poursuivis donc mon récit. Le pantin, lui aussi, tentait d’attirer l’attention de Victor. Il y parvenait quelquefois. L’enfant ne semblant nullement étonné qu’un pantin puisse ainsi lui chatouiller les pieds ou bien lui tirer les cheveux. Petit à petit, Victor modifia son comportement. Lui qui ne m’avait pas encore vu, me jeta quelques brefs regards. Le pantin ne se décourageait pas : il continuait ses pitreries pour sortir Victor de son effroyable machine.

Petit à petit, le miracle eut lieu. Victoire levait la tête, nous souriait enfin, retrouvait un visage enfantin. Il n’avait sans doute rien entendu de ma première histoire ; il retira son casque au milieu de la seconde quand Pitchoun, puisque tel était le nom du pantin de bois, essaya de le lui ôter. Pitchoun lui glissa à l’oreille «  Écoute ce monsieur, il te raconte une belle histoire ! »

Victor daigna m’adresser la parole. Il avait un gros défaut de langue : il bégayait de manière incroyable, il accrochait chaque mot, il se reprenait, ne parvenait pas à trouver ses mots. Pitchoune m’avait prévenu : il fallait le laisser faire, ne pas chercher à l’aider. L’écouter avec attention pour lui donner confiance.

Victor me demanda de poursuivre. Mon histoire lui plaisait. Le pantin dans le dos de l’enfant pointa son pouce en l’air. Quel curieux personnage que ce petit être en bois ! Je continuai donc tout en sollicitant fréquemment l’enfant. Je l’interrogeais, lui demandais de se rappeler un personnage ou une action. Il participait à l’histoire et plus il participait, mieux il parlait. Ses yeux brillaient, sa crinière blonde flottait au vent. Il y avait quelque chose du Petit Prince chez ce gamin redevenu un enfant. À la fin de ma seconde histoire, je lui fis part de cette remarque.

Victor éclata de rire ; un rire en cristal, un rire réjouissant et communicatif. «  Tu es fou ! Je ne suis pas le Petit Prince, Je ne viens d’aucune étoile lointaine et je n’ai jamais vu de mouton. Je suis l’enfant roi de la planète Terre, mon étoile est ici et elle est bien malade. Aide-moi à faire un monde plus heureux ! »

Victor prit dans ses mains son pantin et cessa de me parler. C’est désormais à lui qu’il s’adressait, sérieusement, profondément. Il ne bégayait plus du tout, il avait l’air grave. «  Tu vois, mon pauvre Pitchoun, je t’avais oublié parce que les adultes ont cru que je ne voulais plus jouer avec toi quand j’ai réclamé une tablette pour leur faire plaisir. Mais c’est avec toi que j’ai construit mes rêves, que j’ai inventé des aventures, que j’ai voyagé dans le temps. Mais pour eux, il fallait que je sois toujours occupé et un enfant qui rêve est forcément un enfant qui s’ennuie. »

Le pantin hochait la tête. Il mit sa petite main dans celle de Victor. Des larmes coulaient de ses yeux de bois. Pitchoun se cala tendrement contre le cou du gamin. Victor était heureux, il avait retrouvé la légèreté et insouciance de l’enfance. Il ne singeait plus l’adulte ; il ne cherchait plus à imiter une grande personne.

«  Ce monsieur pourrait tous nous aider à rester des enfants s’il abandonnait sa langue trop compliquée, ses phrases trop longues, ses expressions de vieil instituteur. Les enfants ont besoin qu’on leur raconte des histoires, ils en ont toujours besoin. Mais les adultes sont bien trop occupés désormais pour leur consacrer du temps. Ils les laissent devant un écran, les abandonnent à leur sort, les privent de leur enfance. »

Je ne pouvais rester à l’écouter sans rien faire. Je devais lui montrer ma présence, lui signifier que je comprenais qu’il s’adressait à moi. Je saisis l’autre main du pantin tout en m’asseyant à ses côtés. Sottement j’étais resté debout devant lui, sans doute pour marquer une stupide supériorité, pour refuser symboliquement d’être à son niveau ou pour éviter les allusions scabreuses dans une société où un adulte ne peut plus discuter avec un enfant qu’il ne connaît pas.

Victor parla encore à son pantin. « Le vieux monsieur commence à comprendre. C’est aux enfants qu’il doit consacrer son énergie. Il va retravailler ses contes, les simplifier, les écrire pour nous, les enfants. Il doit arrêter de croire que les adultes sont capables de le comprendre. Tu vas partir avec lui, il te posera sur son bureau pour se souvenir de moi. Grâce à toi, je serai son personnage. C’est à moi qu'il racontera une histoire pour me permettre de grandir loin des des folies de ce monde qui ne sait plus où il va ! »

J’étais moi aussi en larmes, Victor m’avait ouvert les yeux, m’avait montré le chemin. S’il y a le plus petit espoir de changer le monde, c’est aux enfants qu’il faut s’adresser. J’allais reprendre mes textes, modifier le vocabulaire et alléger le contenu. Pitchoun serait pour moi un correcteur impitoyable, un guide exigeant. Il était l’ami de la gentille fée de mes songes.

Je me levai et j’acceptai le cadeau de Victor. Je lui faisais ainsi promesse de me mettre au travail. Le petit pantin se glissa discrètement dans l’une des poches de mon sac à dos, là où se trouve l’ordinateur qui ne me quitte jamais. J’avais compris ma nouvelle mission.

Je n’avais pas fait trois pas que je me retournai pour adresser un dernier signe de main à Victor. Il s’était à nouveau déguisé en enfant roi, le casque vissé sur les oreilles et la tablette à la main. Il me fit un clin d’œil complice avant de me saluer d’un grand éclat de rire ...

Tendrement sien. 


dimanche 15 octobre 2017

Une maille à l’endroit et l’autre dans la rivière.


Marie-Madeleine.



Il était une fois une étrange dame qui s’était mis en tête de piloter son bateau. Si aujourd’hui, la chose peut paraître normale, il lui fallut cependant, en cette époque lointaine abattre bien des réticences, repousser plus encore obstacles et crocs en jambe pour devenir comme elle en rêvait Capitaine et seule maîtresse à bord. Pour mener à bien son incroyable dessein, elle dut imaginer son navire et faire des pieds et des mains pour aplanir toutes les difficultés qui se dressèrent sur sa route.

Même si la marine de Loire a montré l’exemple en matière de place accordée à la gente féminine, il n’en reste pas moins que la femme à la barre, a ici aussi, bien du mal à être acceptée. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est souvent qu’une vue de l’esprit qui se fracasse aux mesquineries et au machisme, quelles que soient les époques et les castes.

Mais revenons sur la Loire car c’est du moins là le plus grand espoir de notre belle Marie-Madeleine, une femme opiniâtre qui savait faire chavirer ses détracteurs en les noyant dans la profondeur incomparable de ses yeux diaboliques. C’est de cette magie qu’elle usa pour parvenir à ses fins, ce que femme veut, elle finit toujours par le concrétiser pour peu qu’elle dispose de solides atouts dans son jeu d’alouette.

Elle avait d’ailleurs appris ce jeu de cartes ancestral avec son grand-père. C’est grâce à lui qu’elle maîtrisait l’art de la menterie, de la dissimulation ou bien du bluff. Autant de compétences nécessaires quand on veut mener sa barque sur un long fleuve in-tranquille. C’est ainsi qu’un beau jour, elle se retrouva aux commandes de son embarcation, rêve éveillé qui la comblait d’aise.

Mais pour Capitaine qu’elle était, elle n’en était pas moins femme avec ses innombrables qualités pour mener à bien son entreprise flottante et ses petits travers qui font tout le charme de celles qu’on aime. Chez elle, il y avait une nécessité impérieuse, un curieuse exigence, un caprice diraient ceux qui ne la connaissent pas bien ; la dame devait piloter son magnifique coursier de Loire en chaussettes, afin de ne point glisser ou plus prosaïquement parce qu’elle était frileuse..

Ne riez pas, certains s’affublent d’une longue cape satanique ou bien d’un grand chapeau de feutre, d’autres se travestissent en pirates ou en improbables flibustiers. Il se murmure même que certains se couvrent d’un béret pour raconter des sornettes. Elle n’avait besoin que de se sentir à l’aise sur le pont dans des petites chaussettes blanches qu’elle comptait bien tricoter elle-même. Quoi de plus naturel quand on se prénomme Marie-Madeleine ?

Mais voilà que diablerie s’était glissée dans ce désir. La dame toute marinière qu’elle était n’en était pas moins diablesse, fée ou bien intrigante. Elle en avait envoûté plus d’un et tous ceux-là pourront accréditer ce fait. Elle voulait une laine spéciale, un fil plus inaccessible encore que celui d’Ariane. Elle qui avait les yeux couleur de rivière, c’est vers le ciel qu’elle portait ses regards.

L’enchanteresse s’était mis en tête que s’il y avait des moutons dans le ciel de cette magnifique Vallée de la Loire, c’est qu’il devait bien y avoir dans la nue quelques bergères pour filer sur un rouet, la laine de ses vœux. Je ne sais par quel prodige elle obtint sa laine magique mais toujours est-il qu’un joli soir de pleine Lune, la dame pouvait enfiler ses chaussettes venues des nuées et filer sur l’onde céleste de notre magnifique rivière.

Le suite est délectable pour peu que vous donniez foi aux légendes et aux mystères sacrés. Lors de son premier voyage, la Capitaine Marie-Madeleine se prit les pieds dans la chaîne d’une ancre qui traînait négligemment sur le pont avant. Elle trébucha, perdit l’équilibre et tomba dans les flots obscurs d’une Loire qui était en furie.

Ceux qui assistèrent à ce drame pensèrent ne jamais la revoir. Pourtant lors de sa chute, les chaussettes célestes s’accrochèrent à une maillon de chaîne et se défirent tout au long de la lente et inexorable chute de leur propriétaire. Ces deux fils fragiles allaient-ils pouvoir la retenir à la vie et permettre qu’on la sortit de ce très mauvais pas ? Beaucoup en doutaient quand un inconnu, un raconteur d’histoires se présenta avec deux aiguilles d’or. Il se nommait Phil’Dart, un curieux sobriquet hérité de sa tribu de tisserand.

Phil se mit en demeure de tricoter sans relâche les deux fils de laine. Il fit, à la surprise de tous les témoins, non pas des chaussettes mais une sorte de grand bonnet de laine. Plus ses aiguilles tricotaient plus le mystère pesait sur ce navire ou la stupéfaction avait remplacé l’angoisse. Chacun voyait bien qu’il se passait là quelque chose qui échappait au naturel, à la norme et aux raisons de la logique humaine.

Quand son bonnet eut pris forme, qu’il était à quelques mailles d’être enfin achevé, une forme sortit des eaux accrochée par les deux autres extrémités de ce que tricotait Phil Dard. Marie-Madeleine ressortait des flots, ou du moins celle que nous pensions être encore notre gentille Capitaine. Cependant, elle n’était pas tout à fait la même, elle semblait couverte d’écailles et à la place de ses deux jambes, arborait désormais une magnifique queue de poisson.

La dame s’était faite sirène le temps de ce plongeon magique. Elle cacha sa queue de poisson sous le bonnet de laine qui l’avait ramené à la surface et depuis elle pilote son bateau, faisant croire à ses passagers qu’il lui faut des chaussettes à ses petits petons pour conduire une si belle embarcation. Les moutons ne sont plus au ciel, ils font désormais cortège à la dame en hérissant la rivière de délicats clapots.

Si vous avez perdu le fil de mon histoire, n’en soyez pas contrarié. Il vous suffit de chercher quelque part sur la Loire, la belle capitaine aux yeux de lumière, d’embarquer avec elle et d’attendre que la Lune éclaire les flots pour découvrir l’étrange et sublime métamorphose de Marie-Madeleine, sirène et Dame Liger.

Laineusement sien.

L’enfant roi, le pantin et le Bonimenteur.

« Mon étoile est ici, aide-moi ! » J’allais au bord de l’eau quand je vis un étrange petit garçon, un enfan...